JOURNÉE MONDIALE DE LA GRENOUILLE : COMMENT L’UNE DES PLUS RARES GRENOUILLES AU MONDE A-T-ELLE ÉTÉ SAUVÉE

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RIEN QUE DES BONNES NOUVELLES DE JANE GOODALL

Un article de Rien que des bonnes nouvelles de Jane Goodall posté en l’honneur de la Journée mondiale de la grenouille, aujourd’hui. 

En 2008, l’Année de la grenouille, j’ai été nommée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ambassadrice internationale de la grenouille, simplement pour attirer l’attention sur les menaces auxquelles sont confrontées les grenouilles et autres amphibiens du monde entier (menaces qui vont de la maladie mortelle de la peau causée par une sorte de champignon mortel, le chytride, à la destruction de leur habitat et au réchauffement de la planète).

Bien sûr, une grenouille a été conviée pour me rencontrer lors d’une conférence de presse au zoo de Wellington (photo ci-dessus). Cette grenouille verte australienne (Litoria caerulea) est aussi connue sous le nom de rainette de White ou rainette trapue ! Elle a été amenée pour des photos publicitaires lors de ma visite en Nouvelle-Zélande.

J’ai toujours aimé les grenouilles et les crapauds – un amour probablement déclenché par Jeremy Fisher, la grenouille immortalisée par Beatrix Potter et M. Crapaud du célèbre Le vent dans les saules. La seule grenouille avec laquelle j’ai eu des contacts réguliers, cependant, était M. Jackson – un ornement de jardin en ciment qui a toujours vécu dans le jardin des Birches, ma maison d’enfance, à côté de la piscine pour oiseaux.

Jane Frog Ornament_GFAN

C’est au cours de cette année de la grenouille que j’ai rencontré un autre ambassadeur de la grenouille, le Dr Phil Bishop. Mais alors que j’ai simplement été choisie plus ou moins à des fins publicitaires, Phil, lui, était un authentique ambassadeur. Il était passionné par les grenouilles depuis son enfance. Sa thèse de doctorat a porté sur la communication acoustique chez les amphibiens en Afrique du Sud, et il est actuellement professeur au département de zoologie de l’Université d’Otago, en Nouvelle-Zélande. A la suite de notre rencontre, Phil a proposé d’aider à fonder le JGI-Nouvelle-Zélande et de mettre en place un groupe Roots & Shoots. Lors de ma visite suivante dans son pays, j’ai été invité à l’Université d’Otago et, en plus de donner une conférence, j’ai pu rendre visite à Phil et ses grenouilles, ainsi qu’à son équipe de passionnés de grenouilles.

Frog Phil and Jane_GFAN

J’ai pu tenir quelques grenouilles très spéciales de la Nouvelle-Zélande – voici la grenouille de l’île de Maud (Leiopelma pakeka), un parent très proche de celle de Hamilton.

C’est au cours de cette visite que Phil m’a parlé de la menacée grenouille de Hamilton (Leiopelma hamiltoni), l’une des grenouilles les plus rares et les plus anciennes au monde. Elle est minuscule, le mâle ne mesurant qu’environ 45 mm, et la femelle n’est que très légèrement plus grande – c’est pourtant la plus grande grenouille endémique de Nouvelle-Zélande ! Les grenouilles de Hamilton sont une espèce terrestre et, pendant la journée, elles se cachent dans de minuscules crevasses dans les rochers, où les femelles pondent leurs œufs. Pendant que les têtards se développent – à l’intérieur des œufs – le père reste près d’eux et les garde. Quand les petites grenouilles émergent, il les porte sur son dos.

Il fut un temps, il y a très, très longtemps, où les grenouilles de ce groupe (les grenouilles Leiopelma) avaient une queue qu’elles pouvaient remuer. Aujourd’hui, elles ont toujours les muscles qui y étaient associés, même si elles n’ont plus de queue ! Si vous ne souriez pas à l’idée d’une grenouille qui remue la queue – eh bien, alors vous n’avez aucun sens de l’humour ! (Si vous voulez en savoir plus sur les queues de ces ancêtres préhistoriques, vous pouvez chercher en anglais sur Google « caudalipuboischiotibialis muscles » – leur vrai nom scientifique !)

Les grenouilles Leiopelma modernes ont aussi de longs morceaux de cartilage dans les muscles de leur abdomen (cherchez « inscriptional ribs » en anglais si vous voulez en savoir plus !), des pupilles rondes et plus de vertèbres que la plupart des autres grenouilles à l’exception de leurs proches parents, les grenouilles à queue que l’on trouve aux États-Unis et au Canada.

Je dois admettre que je n’avais jamais entendu parler de grenouilles à queue. Je voulais voir une photo, comme vous aussi probablement, voici à quoi elles ressemblent :

Une grenouille à queue mâle – les femelles n’ont pas de queue. [image issue de Wikipedia]

Mais la caractéristique peut-être la plus inhabituelle de ce groupe de grenouilles presque préhistoriques est qu’elles ne peuvent pas croasser. Difficile d’imaginer une grenouille qui ne peut pas croasser. La raison, explique Phil, est qu’elles n’ont pas de sacs vocaux. Elles ne possèdent pas non plus de tympans. « Alors, produisent-elles des sons ? » ai-je demandé. « Un petit couinement aigu », a répondu Phil.

C’est parce que la plupart des grenouilles néo-zélandaises sont plus ou moins silencieuses que Phil a au départ été attiré par le pays. Comment pouvaient-elles trouver leurs compagnons sans produire de son, se demandait-il ? Finalement, il a trouvé la réponse – elles communiquent en libérant des produits chimiques et des odeurs. « Ces grenouilles, ainsi que les grenouilles à queue », m’a expliqué Phil, « nagent aussi différemment des autres grenouilles – pour se déplacer, elles utilisent des coups de pattes alternés, ce qui fait que leur tête se déplace d’un côté à l’autre d’une manière plutôt inefficace sur le plan énergétique ».

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Grenouille de Hamilton

Comme tant d’amphibiens, la grenouille de Hamilton traverse une période difficile. Elle a été découverte à l’origine sur les îles du Nord et du Sud de la Nouvelle-Zélande, mais suite à la destruction de son habitat et à la prédation par les animaux indigènes et introduits, elle a progressivement disparu de la plupart de son aire de répartition d’origine. En 2004, les seuls grenouilles de Hamilton restantes étaient concentrées dans un « boulder bank » sur l’île de Stephen. L’étendue de cette zone – seulement 300 mètres carrés. Et le nombre d’individus restants : à peine 300 environ. Sans les mesures prises pour protéger et restaurer la petite grenouille, elle aurait pu disparaître à jamais. C’est encore aujourd’hui l’une des grenouilles les plus rares au monde.

Phil était l’un des co-leaders d’un groupe de scientifiques déterminés à trouver un moyen de sauver les grenouilles de Hamilton et d’autres grenouilles en voie de disparition (le Groupe de rétablissement des grenouilles indigènes de Nouvelle-Zélande). Après avoir surveillé la minuscule population, il est apparu que le nombre de grenouilles de Hamilton dans son aire de répartition minuscule était stable d’une année à l’autre, mais que son habitat n’était pas assez grand pour permettre une expansion.

Il était évidemment nécessaire d’établir un deuxième groupe, et Phil et son équipe ont choisi l’une des petites îles appelées Nukuwaiata. « Nous devions préparer l’endroit pour les grenouilles » a expliqué Phil. « Nous avons construit des bancs de rochers et installé une passerelle en bois au-dessus d’eux afin que les chercheurs puissent surveiller la population sans risquer de marcher sur les grenouilles ou de marcher sur des rochers qui pourraient se déplacer et écraser accidentellement une grenouille en dessous ».

Ensuite, ils ont calculé combien de grenouilles ils pouvaient enlever sans nuire à la population d’origine, tout en donnant à la seconde population une bonne chance de devenir autosuffisante. Sans surprise, l’initiative a suscité une controverse – beaucoup de gens pensaient que la population originale de l’île de Stephens pourrait souffrir et devait être laissée à elle-même – que tous les œufs devraient être gardés dans un seul panier pour ainsi dire.

« Mais nous sommes quand même allés de l’avant « , a expliqué Phil, « parce que nous avions assez confiance en notre modèle mathématique – basé sur l’analyse des années de surveillance de la population existante ». Ainsi, sur une période de deux ans (2004 à 2006), ils ont déplacé 80 grenouilles à Nukuwaiata.

Depuis lors, les deux populations ont fait l’objet d’une surveillance. En 2008, Phil a pu m’annoncer la bonne nouvelle : « il ne semble pas y avoir d’impact significatif sur la population source » a-t-il écrit « et cette année, en juin, nous avons découvert les premiers bébés grenouilles à Nukuwaiata « . Il a poursuivi en précisant « nous avons atteint une étape importante car ils ont réussi à se reproduire dans leur nouvel environnement et tout d’un coup, nous avons nos « œufs » dans deux paniers, ce qui réduit considérablement le risque posé à notre seule population de grenouille la plus rare au monde ! »

Depuis 2008, les études se poursuivent sur les deux populations. La plus récente, menée en 2015 par l’une des doctorantes de Phil, Sally Wren, a apporté de meilleures nouvelles encore. La population d’origine de l’île Stephens, malgré les pressentiments désastreux des opposants, se remet bien de la perte des 80 individus sélectionnés pour le transfert. Le nombre de grenouilles semble augmenter et il y a encore beaucoup de sous-adultes parmi les individus capturés. Pour Sally, une grenouille spéciale s’est détachée du lot :  » Pour moi la « grenouille du voyage » a-t-elle écrit, « a été celle que nous avons trouvée et qui avait été capturée pour la première fois à l’âge adulte sur l’île Stephens en 1990, ce qui signifie qu’elle doit avoisiner les 30 ans, si ce n’est plus !

Et Phil m’a dit, ce jour-là, au laboratoire, que « des scientifiques ont récemment trouvé une femelle qui a été baguée à l’âge adulte il y a 35 ans ! Cela montre à quel point la surveillance à long terme est importante dans notre secteur d’activité ». Je pense que la plupart des gens ne se rendent pas compte que de petites créatures comme les grenouilles peuvent vivre si longtemps. A commencer par moi.

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A propos de l'auteur

Le Jane Goodall Institute France, c'est une équipe d'hommes et de femmes dévoués qui transmettent le message et les valeurs du Dr. Jane Goodall en oeuvrant à a protection de la biodiversité et des grands singes, notamment des chimpanzés. Notre but ? Trouver des solutions a l'impact de l'activité humaine et accompagner les populations vers un mode de vie eco-responsable, car il est possible d'agir à son échelle pour sauver notre planète. Comme le dit Dr Goodall, « Tout ce que vous faites a un impact. A vous de choisir quel impact vous voulez avoir »

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